ANDRÉ DERAIN

Graveur

du 2 décembre 2017 au 3 mars 2018

Inimitable Derain… Artiste majeur reconnu comme tel par le marché (l’un de ses tableaux, Arbres à Collioure, a été vendu plus de 19,5 millions chez Sotheby’s), il a néanmoins dérouté la critique en affirmant souvent sa passion pour le dessin et pour la ligne. Mais n’est-ce pas, justement, ce Derain-là, dessinateur et graveur, qu’admirait tellement Giacometti ? « L’art de Derain est maintenant empreint de cette grandeur expressive que l’on pourrait dire antique », témoignait Apollinaire dès 1916. C’était annoncer, en quelque sorte, les burins du Satyricon et toutes les prouesses du Derain graveur.
Le Centre Cristel Éditeur d'Art a réuni les 36 gravures du Satyricon ainsi que quelques rares eaux-fortes pour cette exposition.

André Derain et sa gloire

Il faut rappeler, pour ceux qui l’auraient oublié, quelle gloire fut celle d’André Derain au début du XXe siècle. Affirmons-le tout net : une gloire très supérieure à la réputation de Pablo Picasso, son ami et, en beaucoup de choses, son imitateur, son élève ! Une gloire qui lui permettrait d’être admiré, selon la formule d’André Lhote, comme « le plus grand peintre français vivant ». On se souvient que Guillaume Apollinaire n’était pas en reste, saluant un style « empreint de cette grandeur expressive que l’on pourrait dire antique ». Dans un mouvement d’humeur, Modigliani, pourtant le moins jaloux des hommes, lui jeta à la face ce mot ambigu : « fabricant de chefs-d’œuvre ! » Car telle semblait, en effet, la vocation d’André Derain dans les années 1910, les années 1920, les années 1930 : créer encore, créer toujours, et mieux que les autres ! Réussir des miracles que l’on n’avait jamais vus depuis Corot, sa perpétuelle référence, et depuis Van Gogh, son idole absolue. Moyennant quoi, celui que chacun tenait pour le fondateur du fauvisme, pour le premier primitiviste et l’un des pères du cubisme suivait son chemin, incomparable. « Son pouvoir sur les artistes est considérable et l’on s’attend à le voir prendre la direction de la peinture mondiale », devait écrire à son égard Jean Leymarie, l’une des éminentes voix de l’art moderne. Parce que l’on doit le répéter : aux approches de la quarantaine, André Derain, né en 1880, incarnait le virtuose souverain, peintre génial, bien sûr, mais également céramiste, sculpteur, lithographe et graveur. Sur les cinq continents, de riches collectionneurs et d’innombrables marchands se mettaient à genoux pour obtenir la permission de lui acheter des tableaux ! Sacré Derain ! Un colosse de haute taille, dépassant allégrement les cent vingt kilos. Dieu sait s’il en imposait — et s’il imposait au marché, avec méthode et mépris, sa propre idée de sa propre valeur…
C’est simple : en ce mois de décembre 2017, tandis que Paris lui consacre une énième rétrospective par l’intermédiaire du Centre Pompidou, et tandis que le Centre Cristel Éditeur d’Art, à Saint-Malo, invite à redécouvrir son extraordinaire main de graveur, en ce mois de décembre, soit soixante-trois ans après sa disparition, André Derain continue de faire les gros titres de journaux, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire. Le meilleur ? Un nom mythique, dont certaines toiles atteignent des sommets aux enchères, et jusqu’à
19 508 193 € chez Sotheby’s, à Londres, en 2010, pour Arbres à Collioure, une œuvre de 1905 ! Le pire ? Une cuisante incompréhension entre le maître et la critique, laquelle a fini par réprouver un démiurge imprévisible, capable de commettre cet inénarrable crime : le retour au dessin, et donc à l’esprit des classiques… Misérable critique d’art, quand elle est trop vendue aux modes, à la sottise, la suffisance, l’approximation ou l’ignorance… Dans la seconde partie de sa vie, André Derain, enfermé dans sa vaste maison de Chambourcy, et devenu franchement misanthrope, connut de longs moments d’amertume, mais sans rien abandonner de ses puissances créatrices. Aussi Jean-Michel Alberola put-il assurer, avec le sain recul qu’apporte la durée : « Derain se revendique à la fois comme le dernier peintre de la tradition classique occidentale et, en même temps, il n’arrête pas de se mettre dans une position où il peint des sujets comme si aucun tableau de nu, de bacchanales ou de paysage n’avait été peint avant lui. » C’était parfaitement annoncer les trente-six burins du Satyricon que nous sommes profondément heureux de rassembler aujourd’hui, au côté de rares eaux-fortes provenant d’une collection suisse.
Christophe Penot

Œuvres exposées (sélection)