Puissance du trait. De Corot à Picasso

Du 21 janvier au 29 avril 2017

« Ce qu’il faut dire, ce que je crois, c’est qu’il n’y a que le dessin qui compte », expliquait Alberto Giacometti en 1959 avant d’ajouter cette autre conviction : « Il faut s’accrocher uniquement, exclusivement au dessin. Si on dominait un peu le dessin, tout le reste serait possible »… En clair, une invitation à se pencher, encore et toujours, sur ce geste sans pareil, volontaire ou instinctif, qui prélude aux grandes œuvres. Un geste mystérieux, aussi, auquel la phrase célèbre de Picasso fait écho : « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. »

Dessiner… Ils le font tous, chacun selon son génie. Aussi l’exposition « Puissance du trait. De Corot à Picasso » propose-t-elle une sorte d’arrêt sur image devant près de 50 œuvres signées par 30 artistes différents. D’abord, l’inimitable Corot, père de tous les impressionnistes. Et puis Jean-Léon Gérôme, le maître du dessin académique dont on peut admirer ici Cavalier touareg, dessin à la mine de plomb sorti de sa veine orientaliste. Sans oublier les maîtres de l’école française qui ont tant pesé sur l’histoire de la peinture au XXe siècle : Marc Chagall, Jacques Villon, Marie Laurencin, Émile Othon-Friesz, André Derain, Hans Bellmer, Marcel Gromaire, Amédée de la Patellière, Léonor Fini, Pierre Tal Coat, Édouard Goerg ou encore Jean Picart Le Doux et André Minaux.

L’exposition permet également de redécouvrir des puissances oubliées, mais qui n’en ont pas moins compté en leur temps. Ainsi pour le peintre voyageur André Maire dont est présenté un très rare lavis de sa période belge. Ainsi pour Albert Decaris, André Tondu, André Bizette-Lindet, Jean-Amédée Gibert, quatre lauréats du Prix de Rome. Leurs oeuvres dialoguent avec un exceptionnel burin de Picasso réalisé en 1948 pour illustrer le Carmen de Prosper Mérimée. Sans aucun doute l’un des plus beaux visages gravés par l’artiste espagnol.

L’exposition bénéficie du soutien d’Abri Services.

Puissance du Trait

« Il n’y a que le dessin qui compte. »

Ah ! le bon temps où les hommes savaient parler du dessin… Sujet vaste, évidemment, et bien périlleux, dans lequel les meilleurs se sont souvent envasés. N’a-t-on pas vu l’immense Baudelaire louer d’une voix forte, en 1845, le non moins immense Jean Auguste Dominique Ingres, qu’il plaçait plus haut que Raphaël ? Puis le même Baudelaire, s’étant épris de Delacroix, de vilipender subitement l’incroyable crayon d’Ingres, écrivant de ces âneries qui démontrent que la critique d’art est d’abord un métier ! D’ailleurs, si Delacroix put apprécier le poète des Fleurs du Mal, il s’efforça toujours de tenir à distance le critique, lui adressant seulement cinq courts billets manuscrits. Et l’on sent, à les relire aujourd’hui, qu’il s'interdit d’ajouter ce post-scriptum urticant : « Si tous ces causeurs devinaient quelles magies fait naître un dessin… »

Molière, une fois, s’est lui aussi aventuré sur le terrain de la critique d’art : il évoqua dans un charmant dithyrambe, à propos de la coupole du Val-de-Grâce réalisée par Mignard, « le grand choix du beau vrai ». Par bonheur, nous n’en sommes plus exactement là, et le concept du « beau vrai » a peu à peu évolué, comme ont évolué « les leçons du dessin dans la manière grecque, et dans le goût romain » que Molière vantait également. Mais, au moins, demeure chez les maîtres, ­fussent-ils modernes, l’idée que rien n’est soutenable, rien n’est durable, sans une parfaite intelligence du dessin. Oui, ode au labeur ! Ode au génie ! Ode à ce mystère qu’on appelle la « puissance du trait »… En art, depuis les pigments noirs des figurations pariétales, il agit tel un Big-Bang, annonçant toutes les prières et tous les possibles.

À la vérité, n’est-ce point Alberto Giacometti qui expliquait, en 1959 : « Si on dominait un peu le dessin, tout le reste serait possible »… C’était faire écho à une conviction régulièrement exprimée, et répétée au micro de Georges Charbonnier : « Il n’y a que le dessin qui compte. Il faut s’accrocher uniquement, exclusivement au dessin. » Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que chacun doit suivre le même chemin, et qu’il n’y a de bonne voie que la voie officielle ! Non, à chaque grand artiste sa personnalité — et ce fut précisément l’erreur de Baudelaire : parier qu’il fallait trancher entre Ingres et Delacroix, quand il convenait d’élire les deux ensemble. Aussi, dans une exposition intitulée « Puissance du trait. De Corot à Picasso », et proposant une modeste réflexion devant une cinquantaine d’œuvres, signées de trente artistes différents, aussi nous garderons-nous de choisir entre la main de l’inimitable Camille Corot et le graphisme infaillible de Jean-Léon Gérôme, entre la luxuriance serrée d’André Gromaire et l’élan du fauve André Derain, entre le geste de Marie Laurencin, celui de Léonor Fini, d'Edouard Goerg, de Marc Chagall ou de Pablo Picasso.

Trente artistes, répétons-le, certains parmi les plus illustres de l’histoire… Ils nous arrêtent, juste le temps d’un dessin, pour célébrer avec nous ce murmure de Paul Valéry : « On doit toujours s’excuser de parler peinture ; c’est par la vue que l’art doit par lui seul introduire la jouissance, la très belle chose vous rend muet d’admiration. »

Christophe Penot

Œuvres exposées (sélection)