Pierre JÉRÔME

Consacré par le Prix de Rome en 1934, Pierre ­Jérôme fut regardé jusqu’à sa mort, en 1982, comme un professeur mythique, un ­véritable maître qui enseignait la peinture à l’Académie de la Grande Chaumière et à l’École polytechnique. Son chef-d’œuvre ? Le Carnaval étrange, superbe fresque de 1,50 x 4,89 m ­réalisée en 1965. Sortie d’une ­collection privée, cette toile est pour la première fois présentée au public lors de l'exposition "Pierre Jérôme. Le maître retrouvé", en 2016 au Centre Cristel Éditeur d'Art.

Pierre Jérôme (1905-1982), Prix de Rome en 1934

Un maître retrouvé

Il faut avoir lu Raymond Cogniat, et goûté ses nombreux livres sur Bonnard, Pissaro, Sisley, Dufy ou Valtat, pour comprendre que cet éminent critique ne parlait jamais en vain. De formation classique, il était aussi profondément moderne, considérant avec une curiosité extrême la peinture française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi découvrit-il un jour Pierre Jérôme, artiste né à Dunkerque, en 1905, et révélé par plusieurs récompenses dans les années trente, dont le prestigieux Prix de Rome obtenu en 1934. On l’imagine observant ses toiles — deux pas en avant pour mieux suivre la course du pinceau, un pas en arrière pour sentir la subtilité de la touche, puis un autre pas en retrait pour saisir l’autorité graphique, quasi charnelle, de l’ensemble… Point de doute : un peintre, un vrai peintre, un grand peintre ! « Il se dégage de l’art de Pierre Jérôme une impression de force tranquille et rassurante, quelque chose qui fait penser au bon géant, timide et bienveillant, qui n’a pas besoin d’inquiéter ou d’intimider pour prouver sa personnalité », écrirait Raymond Cogniat en 1959. Puis de souligner que « ses personnages, isolés ou en groupe », présentent « la noblesse des statues antiques mais ne renoncent pas pour autant à la vie. » C’était parfaitement résumer le génie particulier de Pierre Jérôme, auteur de multiples portraits souverainement réalistes, ou puissamment stylisés. Et c’était annoncer l’éclatante splendeur du Carnaval étrange, son chef-d’œuvre, qu’il signerait en 1965, d’un geste majestueux, libéré.
Ah ! Pierre Jérôme… Un géant, bel et bien. Mais également un esthète capable de terribles coups de sang ! Dans la biographie qu’il lui a consacrée sous le titre Pierre Jérôme. Vie et passions d’un maître retrouvé, Hervé Loilier raconte de quelle façon le jeune homme avait manqué d’étrangler un condisciple de la Villa Médicis qui s’était ri trop vite des mystères de la beauté ! Car Pierre Jérôme, devenu un professeur mythique à l’académie de la Grande Chaumière, ne devait vivre que pour cela : l’art, synonyme à ses yeux du plus exigeant, du plus absolu de tous les rêves, de toutes les quêtes, de toutes les missions. En conséquence, il s’enfermait des journées entières dans son atelier, remettant sans cesse l’ouvrage sur le métier, pareil au solide misanthrope nommé Paul Cézanne. Est-ce un hasard ? Denis Coutagne, désormais salué comme le meilleur spécialiste français de Cézanne, a été le premier conservateur à célébrer Pierre Jérôme dans les musées, d’abord à Dunkerque en 1976, puis à Dieppe, au Mans et enfin à Besançon, lors d’une rétrospective réunissant une centaine de tableaux époustouflants. « Voilà une peinture à regarder avec amour car la peinture de Pierre Jérôme est une histoire d’amour », prévenait-il avant d’évoquer « un dialogue fait de silence, d’ombre et de lumière [qui] s’établit entre le peintre et son modèle (une femme, un bouquet de fleurs, un paysage), le peintre et le public. »

Quarante années après, nous en sommes toujours là : époustouflés et conquis devant les enchantements de cet authentique maître que le XXIe siècle redécouvre.

Christophe Penot

Œuvres de Pierre Jérôme