Exposition Georges Rouault
Retour à Saint-Malo
Du 18 juillet au 10 octobre 2026
Georges Rouault, décédé en 1958, est l’un des artistes français les plus réputés dans le monde. Un maître de l’art moderne, admiré pour ses compositions religieuses et ses peintures sur le cirque, au même titre que Chagall. Près d’un siècle après sa venue à Saint-Malo, le Centre Cristel Éditeur d’Art a rassemblé une quarantaine de ses lithographies et gravures. Un événement !
Œuvres de l’exposition Georges Rouault. Retour à Saint-Malo
Georges Rouault, retour à Saint-Malo
Sans doute convient-il de commencer par ce simple préambule : une gloire réelle, une gloire immense, pareille à celle des Chagall, Léger, Bonnard, Matisse, Lurçat, Derain et Marquet, qui furent ses amis et, parfois, ses compagnons d’atelier. Comment en était-il arrivé là ? Comment avait-il enchaîné, à compter des années cinquante, des dizaines d’expositions toutes plus prestigieuses les unes que les autres, au MoMA de New York, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au Stedelijk d’Amsterdam, au musée national d’Art moderne de Paris, mais aussi à Cleveland, Los Angeles, Tokyo, Osaka ? Bref, une ovation universelle témoignant que cet homme était admiré comme l’un des génies du xxe siècle.
D’où lui venait cette grâce ? D’abord de son style – le style Rouault, sombre, déchiré, inattendu, proche des grotesques de la sculpture du Moyen Âge et de certains vitraux relevés dans les églises de campagne. Jacques Busse évoqua, à ce propos, un « dessin synthétique », « une puissance brutale d’expression ». C’était parfaitement vu. Il en ressortait un style inimitable, dans lequel les afflux d’encre scintillent de la même façon que les bouquets de couleurs. Au point qu’il nous faut l’écrire ici : très avant Pierre Soulages, Georges Rouault a enseigné la luminosité, la transparence, la vibration de l’élément noir. Sauf que lui n’est pas allé chercher son langage dans l’abstraction ; il l’a puisé au plus profond qui soit, dans les ténèbres de l’âme humaine… Voyage long et, par bien des manières, inénarrable, à l’instar du voyage de Dante au bras de Béatrice. Georges Rouault ne s’en est jamais remis.
Arrêtons-nous à ce goût des tréfonds. Plusieurs biographes ont supposé qu’il était lié à sa naissance, dans une cave, le 27 mai 1871, c’est-à-dire à la fin de la commune de Paris. Faisons court : des dizaines de milliers de morts au terme d’une guerre civile passée à la postérité sous le vocable de « semaine sanglante ». Combien de fois, durant son enfance, ce fils d’un ébéniste breton et d’une fruitière parisienne entendit-il parler de la répression qui suivit, des femmes et des hommes jetés par centaines contre un mur, puis fusillés à bout portant, au nom de l’ordre bourgeois et du progrès ? C’est donc un garçon sur ses gardes, naturellement attiré par l’art, qui décide, à 14 ans, d’entrer chez un peintre-verrier, un dénommé Tamoni. Apprentissage prolongé chez le restaurateur de vitraux Émile Hirsch, dont il devient le meilleur ouvrier. En quelque sorte, sa prime carrière est lancée. Il est admis à l’école des Beaux-Arts de Paris où il a pour maîtres trois illustres devanciers : Gustave Moreau, Léon Bonnat, Jean-Léon Gérôme. Sous ce triple parrainage, le jeune Rouault confirme des dons éclatants et rencontre peu à peu le succès. Il se lie avec Ambroise Vollard, le plus célèbre marchand de tableaux sur la terre. Il travaille jusqu’à l’épuisement, porté par sa foi et son désir d’imposer son cri – un cri transfiguré, dont on retrouve l’écho dans les 58 gravures de son Miserere, tenu pour l’un des trésors de l’humanité.
Chacun l’admet : Georges Rouault est l’inventeur d’un style immédiatement reconnaissable, sur n’importe quel continent. Répétons que ce style tient beaucoup de l’art du vitrail, ses subtils empâtements suggérant tantôt l’ombre, tantôt la lumière. Mais il tient plus encore de son cœur d’artiste viscéralement catholique, qu’insurge le mystère du Mal. « La peinture n’est pour moi qu’un moyen d’oublier la vie. Un cri dans la nuit. Un sanglot raté. Un rire qui s’étrangle », a-t-il avoué jadis. D’où sa multiplication, sur la toile, sur la feuille, de scènes de prostitution, de scènes religieuses, de scènes de cirque. Dans son âme de chrétien désemparé, il regarde le Christ comme un clown triste. Celui que l’on moque, celui que l’on bat…Quel honneur, pour notre 46e exposition, de pouvoir présenter une quarantaine de ses somptueuses estampes, lithographies ou gravures ! Et quelle joie, également, de rappeler cet événement quasi ignoré : en 1932, Georges Rouault s’était régénéré à Saint-Malo, en compagnie de sa fille Isabelle (une lettre inédite, exposée, le souligne). Il avait dessiné et peint dans les Murs. Aujourd’hui, il nous revient, modeste mais glorieux. Bienvenue, Monsieur Rouault !
Christophe Penot









