Émile BERNARD

Il fut le premier à faire connaître au public Van Gogh et Cézanne. Il a aussi ouvert la voie à Paul Gauguin, donc à toute la peinture moderne. Puis, seul de son espèce, il a choisi de peindre comme peignaient Rembrandt, Le Tintoret et Titien, les maîtres classiques. Des centaines d'expositions dans le monde, dont celle du musée de l'Orangerie, récemment, à Paris, ont prouvé qu'il était un génie.

Émile Bernard, le dernier des grands classiques

Il fut l’un des plus beaux génies de la fin des années mille huit cent. Au sens strict, un prodige dont l’ardente précocité subjugua Vincent Van Gogh et Paul Gauguin. « Tu me demandes qui est Bernard, c’est un jeune peintre — il a vingt ans tout au plus — très original », devait du reste annoncer Vincent à sa sœur Wilhelmine. Et d’expliquer sa fascination pour Bretonnes dans la prairie, tableau qu’Émile Bernard avait commencé à Saint-Briac et terminé à Pont-Aven, en août 1888. « C’était si original que j’ai tenu à en avoir une copie. » Quant au robuste Gauguin, il fut tellement frappé par cette toile, par cette façon nouvelle d’utiliser des couleurs pures, de préférer l’émotion à la forme, qu’il en adopta aussitôt le principe. « En voilà un qui ne redoute rien », souffla-t-il, admiratif, à Émile Schuffenecker. Puis ce serait, en juin 1899, dans sa fameuse lettre à Maurice Denis, l’aveu crépusculaire : « On a beaucoup écrit à ce sujet et tout le monde sait que j’ai réellement volé mon Maître Émile Bernard ! » Reconnaissance entière, mais envoyée trop tard. À cette époque, en effet, le véritable initiateur de la peinture moderne avait fui l’Europe pour l’Orient, Jérusalem et l’Égypte. Un voyage d’exploration, aux frontières du sacré, qui lui révéla d’autres lumières, d’autres harmonies, d’autres possibles… Lorsqu’il retrouva la France, en 1904, Émile Bernard n’était plus le même peintre.

Quel artiste était-il devenu ? Un classique. Un homme conser­vant, certes, une estime instinctive pour Cézanne et Van Gogh, mais d’abord un esthète décidé à ranimer l’âme et la main des maîtres anciens, de Vinci, Titien, Véronèse et du Tintoret. En clair, une volte-face radicale, qui prit de court les marchands et les critiques d’art, ceux-ci effrayés par ce savant

dont chaque œuvre et chaque article dénonçaient le catabolisme culturel du XXe siècle. « Quel mea culpa nous avons à faire devant tout ce que nous avons encouragé… », confes­­- serait-il ainsi à Schuffenecker en 1920. Manière de redire que l’aventure d’un Matisse ou d’un Picasso demeurait pour lui lettre morte. Sans technique, sans secret, sans élan ni puissance, les combinaisons de l’art nouveau l’indignaient. Degas ? Un « raté ». Monet ? « Un confiseur du paysage ». Renoir ? « Un peintre sur porcelaine », soupirait-il. Ne trouvaient grâce à ses yeux que Delacroix, Courbet, Corot. Et, encore une fois, « les Raphaël, les Michel-Ange, les Corrège, les Giorgione, les Titien » auxquels il empruntait la palette sombre et riche. Parce que tel était Émile Bernard dans son inimitable splendeur : non point le génie — qu’il a été — des créations bretonnes, mais le dernier des grands classiques.

Terrible malentendu, qui perdure aujourd’hui au gré des nombreuses expositions que le monde lui consacre. Toutes célèbrent l’enfant-roi, le démiurge, le surdoué précurseur ; dans leur candide aveuglement, elles méconnaissent cependant l’intransigeante maturité d’un virtuose, le seul de son espèce, capable de dialoguer avec les géants du passé. « Jamais tu n’as été plus près de Rembrandt, mon cher… » C’est ce que lui assurait déjà le clairvoyant Van Gogh en 1888… L’année où Émile Bernard, jeune prophète, confiait à ses parents : « En définitive qui a souffert, aimé, s’est battu a vécu, a vécu grandement. Lutter c’est vivre. »


Christophe Penot

Œuvres d'Émile Bernard