Le tableau du mois
Chaque mois, le Centre Cristel Éditeur d’Art sélectionne, présente et expose un dessin ou une toile dans ses locaux de Saint-Malo. Choix du cœur et choix de la raison avec une œuvre toujours liée à l’histoire de l’art.
Feu, de Vladimir Veličković
Feu
de Vladimir Veličković
C’est un petit morceau de toile peinte titré au dos par ce mot : Feu. Un petit morceau de terre sur lequel plus rien ne pousse, hormis le désespoir. Au premier plan, des oiseaux noirs de mauvais augure rôdent et ripaillent, comme des légions de tueurs armés. Un feu rougeoie au second plan, pareil à la flamme d’une guerre innommable. Puis c’est l’horizon, écrasé de fumées, bouché, aussi sombre que la nuit aux enfers. Où sommes-nous donc en ce mois d’août 2025 ? À Gaza, le lambeau iconique, où la folie meurtrière de Benjamin Netanyahou tente de vaincre le crime par le crime ? Sur le front de Pokrovsk où l’héroïque Ukraine lutte à un contre dix face à la soldatesque de Poutine ? À moins que nous ne soyons ailleurs, tantôt sur la frontière indo-pakistanaise, tantôt dans la corne de l’Afrique, parmi les suppliciés des perpétuels conflits entre l’Éthiopie, l’Érythrée et le Soudan. Enfin, que nous soyons là où n’existent que la haine, la force, la peur, la souffrance et la mort. Là où Vladimir Veličković aurait peint, si la maladie ne l’avait brusquement terrassé, le 29 août 2019.
Triste mois d’août. Celui de l’été, certes. Mais, également, celui du souvenir que nous devons, d’année en année, à ce peintre qui fut un artiste magistral et un homme rare, au cœur immense. Pour l’artiste, nous irons à l’essentiel : un style inimitable, porté par un trait admirablement maîtrisé, tendu, fulgurant, coupant tel un glaive. La main d’un seigneur, dont les œuvres sont dorénavant conservées dans plus de cent musées sur la terre ! Quant à l’homme, indissociable de l’artiste, que dire encore, sinon qu’il avait vu le jour à Belgrade, en 1935, dans une famille érudite, ouverte sur la littérature et le monde. Enfance heureuse, très… Jusqu’à ce matin du 6 avril 1941, lorsque le ciel parut, d’un coup, saturé d’oiseaux noirs, et que retentirent les sirènes. Attaque surprise, sans déclaration ni sommation. Hitler lui avait donné un nom : opération « Châtiment », afin de raser la capitale yougoslave rue après rue, maison après maison. Un crime de guerre — encore un —, qui en annonçait mille autres. Affamé, affolé, le garçon survécut, de six à dix ans. Période interminable, durant laquelle il ne put détacher ses yeux des innombrables pendus que l’occupant nazi épinglait sous chaque lampadaire. « Quand je serai grand… », rêvait-il.
Quand il est devenu grand, Vladimir Veličković a peint la guerre, la fureur et la mort. Il a peint l’horreur et elle seule, semblable au venin extrait pour fabriquer l’antidote. C’était un homme engagé et un formidable combattant. Sous le drapeau blanc de la paix…
Christophe Penot